La nature et le griffon (Édition « Épr. d’Art M. Klinger »)
Gravure, imprimée à l'encre rouge-orange, 1879-1880
Signé sur la plaque, dans l'inscription figurant au bas de la tablette (voir photo)
Il s'agit d'une abréviation française signifiant en substance « épreuve d'artiste, M. Klinger ». On pourrait facilement confondre cette inscription avec « Ex libris ». Klinger a conçu cette planche comme un élément d'édition ou une vignette d'éditeur pour les éditions d'artiste spéciales de ses premiers recueils de gravures, notamment *Radierte Skizzen*, Opus I, et *Rettungen Ovidischer Opfer*, Opus II. Hans Wolfgang Singer l'a répertoriée sous le numéro 292 dans son catalogue raisonné de référence, *Max Klingers Radierungen, Stiche und Steindrucke* (1909). Singer précise que les impressions étaient réalisées aussi bien en rouge qu'en noir. Catalogue raisonné de Singer
Scène représentée
Au centre se dresse une personnification féminine de la Nature, représentée de face. Elle possède six seins — une référence délibérée aux représentations antiques d’Artémis d’Éphèse aux nombreux seins, dont le corps symbolisait la fertilité inépuisable de la nature et son pouvoir de nourrir la vie. Son visage calme, presque impassible, et sa posture rigoureusement symétrique lui confèrent l'autorité d'une statue de culte archaïque.
Dans sa main droite tendue, elle tient un miroir. Dans l'autre, elle tient un bâton autour duquel s'enroule un serpent. Derrière elle se tapit un animal fantastique qui, à première vue, ressemble à un ours ou à un loup. Singer l'identifie comme un griffon, bien qu'il précise qu'il a le corps d'une louve. La créature s'incline et lèche le pied de la Nature, reconnaissant ainsi sa suprématie. Un vaste paysage côtier et une montagne ou une île lointaine se dessinent derrière les personnages, situant ainsi l'allégorie dans un univers méditerranéen idéalisé.
Les coquillages qui encadrent l'inscription renforcent cette symbolique aquatique et génératrice. Leurs intérieurs en spirale évoquent la croissance organique, la fertilité, Vénus et les formes récurrentes de la nature.
Condit : Excellent
Dimensions de l'image / de la plaque : 3 5/8 x 2 1/2 pouces
Taille de la feuille : 14 1/8 x 20 5/16 pouces feuille complète telle qu'émise
Référence : Singer 292
Contexte
Klinger a réalisé cette vignette au début de sa carrière, période particulièrement prolifique. À la fin des années 1870, il a transformé la gravure à l'eau-forte, qui n'était alors qu'un procédé de reproduction ou d'illustration, en ce qu'il a appelé le « Griffelkunst » : un « art du stylet » autonome, capable d'exprimer des rêves, des idées philosophiques, une angoisse érotique et des fantasmes mythologiques. Le Metropolitan Museum décrit Klinger comme l'un des artistes qui ont redonné vie à la gravure créative en Allemagne et lui ont restitué son statut de forme d'art à part entière. Le Metropolitan Museum of Art
Cette petite assiette s'inscrit dans la même période de formation que les premiers cycles graphiques de Klinger. *Radierte Skizzen*, opus I, et *Rettungen Ovidischer Opfer*, opus II, ont été publiés en 1879 ; leurs sujets oscillent entre observations du quotidien, mythologie classique, satire et imagerie onirique. Cette vignette servait de marque de fabrique visuelle sur les pages de titre des éditions spéciales d'artistes. Cela a ainsi mis en évidence à la fois le statut privilégié de ces gravures et l'œuvre artistique plus large de Klinger.
L'iconographie de cette planche est étroitement liée à celle d'une autre illustration de Klinger répertoriée par Singer sous le numéro 288, dans laquelle une Nature aux nombreux seins tient également un miroir et un sceptre en forme de serpent, aux côtés d'un griffon. La présente composition développe cette idée pour en faire une image plus solennelle.
Analyse
Cette œuvre présente la Nature comme une union de forces apparemment opposées : la bienveillance maternelle et l'instinct dangereux, la connaissance rationnelle de soi et le désir inconscient, la sérénité et la violence animale. Ses six seins la désignent comme la source universelle de la vie, mais Klinger évite de la représenter comme une figure douce ou maternelle au sens conventionnel du terme. Sa posture, de face, est hiératique, presque provocante. Elle ne se contente pas d'habiter ce paysage ; elle le domine.
Le miroir peut revêtir plusieurs significations. Il est traditionnellement associé à la connaissance de soi, à la vérité, à la vanité et à l'imitation artistique. Dans ce contexte, elle peut symboliser l'art lui-même : l'artiste tend un miroir à la nature, transformant le monde visible en une image. Comme la vignette illustrait les propres représentations artistiques de Klinger, le miroir s'avère particulièrement approprié. La gravure est présentée comme un acte de réflexion : elle consiste à la fois à inverser littéralement l'image sur la plaque de cuivre et à interpréter intellectuellement la nature.
Le serpent est porteur d'une symbolique plus instable. Il peut symboliser la connaissance, la tentation, la sexualité, le danger, le renouveau et l'immortalité, grâce au fait qu'il mue. Ses spirales suggèrent les cycles de la naissance, de la mort et de la régénération. Klinger recourait fréquemment à l'imagerie du serpent dans ses premières œuvres graphiques, notamment dans *Eve and the Future, Opus III*, où le serpent devient un vecteur de conscience et d'éveil sexuel. Ce bâton ressemble à un caduceus, mais il ne faut pas le considérer uniquement comme l’attribut de Mercure ; Singer l’appelle un « Schlangenszepter », c’est-à-dire un « sceptre-serpent ». Il symbolise avant tout l'autorité mystérieuse de la Nature.
Le griffon docile, ou cette créature au corps de loup, incarne l'énergie animale sauvage. Pourtant, loin de menacer la femme, il s'incline devant elle et lui lèche le pied. L'instinct n'est donc pas vaincu par la civilisation ; il est intégré dans l'ordre plus vaste de la Nature. La tête baissée de l'animal fait contrepoids au corps dressé de la femme, tandis que sa fourrure dense et bouclée contraste avec le traitement linéaire sobre de la chair et des drapés de celle-ci.
Sur le plan de la composition, Klinger impose une forte symétrie à ses images fantastiques. Les bras tendus horizontalement de la femme forment un axe transversal rigide, tandis que le miroir et le sceptre en forme de serpent s'équilibrent mutuellement à la manière d'attributs cérémoniels. Sa posture figée contraste avec le serpent qui s'enroule, les coquilles en spirale et l'épaisse fourrure de l'animal. Le résultat allie la structure d'un emblème classique à l'ambiguïté psychologique propre au symbolisme.
Fiche de catalogue de type muséal
Réalisée vers 1879-1880 pour servir de motif d’édition aux recueils spéciaux de l’artiste, l’œuvre « La Nature et le griffon » résume la philosophie artistique des débuts de Max Klinger dans le format d’une petite vignette de page de titre. Une personnification de la Nature, dotée de six seins, se tient de face dans un vaste paysage côtier, tenant un miroir et un sceptre entrelacé d'un serpent. Derrière elle, un griffon au corps de louve baisse la tête et lui lèche le pied. L'inscription ci-dessous, « Épr. d’Art. » « M. Klinger » indique que l'image correspond à une épreuve d'artiste ou à une édition de luxe, et non à la collection d'une bibliothèque en particulier.
Cette figure féminine s'inspire d'Artémis d'Éphèse aux nombreux seins, une ancienne incarnation de la fertilité universelle. Klinger modernise cette image culte en l'associant au miroir de la conscience de soi et de la représentation artistique, au serpent de la connaissance et de la régénération, ainsi qu'à une bête docile incarnant la nature instinctive. Les coquillages qui ornent la bordure inférieure reprennent le thème de la génération et de la croissance organique.
Bien que de petite taille, cette assiette constitue un symbole raffiné de l'art graphique de Klinger. La nature y est à la fois créative, érotique, intellectuelle et potentiellement dangereuse. Le miroir suggère que l'art reflète le monde naturel, tandis que le serpent indique que ce reflet révèle également des connaissances interdites ou inconscientes. L'animal accroupi reconnaît la Nature comme la force qui régit à la fois la conscience humaine et l'instinct corporel.
La couleur rouge-orange de la présente impression corrobore l'observation de Singer selon laquelle certains exemplaires de cette édition comportent ce motif en rouge. La clarté de son trait, la finesse de son travail linéaire et l'intégration harmonieuse des images et des lettrages témoignent du soin que Klinger apportait même aux éléments secondaires de ses portfolios. Loin d'être simplement décorative, cette vignette constitue un manifeste concis de sa conception symboliste naissante de la gravure.