Pour cette exposition, j'ai voulu trouver la cohérence d'une vie partagée entre différentes géographies, de la Tunisie au Canada. Entremêlant l'imagerie de l'ici et de l'ailleurs, je me demande ce qui en nous nous rend semblables à une ville, ce qui se construit plus que ce qui reste. Est-ce nous qui occupons les lieux ou plutôt eux qui nous occupent ? Le titre Geoportrait est un terme qui combine "géographie" et "autoportrait". Il décrit la manière dont l'identité individuelle est façonnée par notre relation à l'espace.
Le thème de l'exposition vient aussi de l'observation de ce va-et-vient entre des foules d'identités confondues, comme si le corps était un manteau sillonné de courants contraires. Vivant toujours ailleurs, j'ai dû renaître et disparaître successivement. Dans l'expérience de la migration, quel que soit l'âge, quel que soit le passé, il y a autant de réapparitions que de pertes de soi.
En juxtaposant les tableaux de trois séries, l'exposition évoque soudain l'immigration, mais surtout les destins humains, la complexité politique du monde, la réalité des différences, l'impossible appropriation du territoire. Elle cherche à dresser le portrait d'un monde contemporain où la figure humaine est absente, mais que l'on saisit dans son désir d'habiter, d'imaginer, de localiser.
Les peintures de la série The Narrow Side of Distance ont été créées à partir de photomontages hyperréalistes combinant des fragments de paysages de Tunisie et du Québec. L'Occident est représenté par des références telles qu'un vraquier (un bateau porteur sur le Saint-Laurent), un chalet, la neige, et cela se greffe par exemple sur la végétation du sud tunisien, le désert. La folle puissance occidentale perturbe le monde socialement, économiquement, écologiquement, et parfois le détruit.
La série Dwell, quant à elle, fait référence à l'extension urbaine de Tunis qui progresse toujours vers des zones quelque peu sauvages et abandonnées. La série traite de l'idée de la transformation de terres inoccupées en lieux colonisés et standardisés. C'est une métaphore de l'effort de domestication auquel j'ai été confrontée en arrivant au Canada, mais aussi d'un dialogue entre le moi et l'ailleurs, entre l'être et l'angoisse du vide.
Enfin, la série des Mille et une nuits évoque la réalité politique du monde arabe. Il propose une lecture poétique de la situation des personnes qui y vivent, indiquant les inquiétudes, mais aussi l'instinct de résilience et de joie. Pour cela, les tableaux s'appuient sur une iconographie évocatrice : la pelleteuse qui détruit sans jamais rien finir ; les chiens et chats errants, compagnons résistants ; le lion, figure de la domination arbitraire, de la lutte ; les mosaïques des espaces publics et privés ; la tête de bœuf, animal consommé ou sacrifié religieusement, symbole de la révolution arabe, pour moi.