Dimensions : 36 1/4 x 28 1/2 pouces (92 x 72,5 cm) - Encadrement : 44 ¼ x 37 3/8 pouces (112,5 x 95 cm)
Cadre anglais en bois sculpté et doré, de style Louis XV
Provenance : Christie’s Londres – 9 juillet 1999, lot 99 – Collection privée britannique
Ce ravissant portrait d'une jeune femme, issu d'une collection privée britannique, rappelle fortement l'art des portraitistes français sous le règne de Louis XIV. Nous l'attribuons à Jacques d'Agar, portraitiste français, membre de l'Académie et calviniste, qui se réfugia à Londres en 1682 avant de s'installer définitivement au Danemark en 1684, où il devint le peintre attitré de la reine Charlotte-Amalie.
Quant au sujet, une comparaison avec le portrait de la duchesse de Portsmouth — une œuvre majeure réalisée lors du bref séjour de l’artiste à Londres — nous amène à penser que ce portrait pourrait représenter la nièce de la duchesse, Lady Charlotte Herbert.
1. Jacques d’Agard : un portraitiste calviniste en exil à Londres, puis à Copenhague
On sait peu de choses sur la vie et l’œuvre de Jacques d’Agard ; l’étude la plus complète qui lui soit consacrée a été publiée par Pierre Lespinasse en avril 1927 dans la Gazette des Beaux-Arts !
Jacques d’Agard est né à Paris en février 1642. Il a commencé à étudier la peinture dès son plus jeune âge auprès de Simon Vouet (décédé en 1649), avec l'intention de se consacrer à la peinture d'histoire avant de se tourner vers le portrait. En 1671, il fit sa première tentative pour entrer à l'Académie, mais sa candidature fut rejetée. Il présenta une nouvelle candidature en 1675 et on lui demanda de fournir non pas un, mais deux portraits distincts : l'un de François Girardon et l'autre de Charles Errard, qui allait être remplacé par Michel Anguier (lui aussi sculpteur, tout comme Girardon) lors de son départ pour Rome. Ces deux tableaux ont été acceptés le 3 août 1675. Probablement conçus pour former une paire, ces tableaux sont aujourd'hui conservés au château de Versailles et témoignent de son talent de portraitiste. À ce jour, ce sont les seuls portraits peints par l'artiste lors de son séjour en France dont l'existence est avérée.
Une fois devenu membre de l’Académie, D’Agar garda ses distances, ne participant ni aux salons ni aux séances de l’Académie. Il n'en informa même pas ses collègues lorsqu'en 1682, il s'enfuit en Angleterre pour échapper aux persécutions de plus en plus fréquentes contre les protestants (qui allaient conduire à la révocation de l'édit de Nantes en 1685) ; son nom fut alors rayé des registres de l'Académie.
Jacques d’Agar s’installa d’abord à Londres (où il se remaria, après avoir perdu sa première épouse en 1673) avec son fils Charles (qui deviendra lui aussi portraitiste), puis, en 1684, à Copenhague, où il restera jusqu’à sa mort en 1715. En 1685, il occupait déjà un rôle important au sein de la communauté calviniste de Copenhague. La reine Charlotte Amalie, elle aussi calviniste, qui était devenue une ardente défenseuse de ses coreligionnaires, l'accueillit à sa cour en tant que gentilhomme et le nomma peintre attitré.
Les œuvres d’art réalisées par d’Agar au Danemark semblent avoir été nombreuses si l’on en croit les anciens inventaires ; cependant, beaucoup d’entre elles ont aujourd’hui disparu, notamment lors de l’incendie du château de Christiansborg en 1884. Certaines des peintures réalisées au Danemark qui lui sont attribuées et qui ont survécu jusqu’à nos jours sont d’une qualité plutôt médiocre, ce qui laisse penser qu’il pourrait s’agir de copies anciennes ou que, isolé loin des grandes figures du monde de l’art, Jacques d’Agar ait pu perdre peu à peu sa maîtrise. Il est décédé le 16 novembre 1715, à l'âge de soixante-seize ans, laissant derrière lui une veuve et trois filles issues de son deuxième mariage.
2. Description du portrait et des œuvres d'art associées
La composition de notre portrait semble s'inspirer de l'un des plus beaux portraits d'enfant de Mignard, le « Portrait de Mademoiselle de Tours », réalisé à titre posthume vers 1681-1682 (juste avant le départ de d’Agar pour Londres) et représentant Louise-Marie-Anne de Bourbon, cinquième enfant de Louis XIV et de Madame de Montespan, décédée en 1681 à l’âge de 9 ans (10e photo de la galerie). Légèrement plus âgée que le modèle de notre tableau, elle est représentée sur une toile de plus grand format, assise sur un double carreau. (ce qui reflète peut-être son rang), avec un petit chien (probablement un épagneul cette fois-ci) qui grimpe sur ses genoux. Les bulles de savon qu'elle souffle symbolisent, tout comme l'horloge posée sur la table, la brièveté de sa vie. On y trouve également une toile de fond à colonnes, bien qu'elle s'ouvre de manière bien plus élaborée sur un paysage.
Sur ce tableau, le personnage — qui semble un peu plus jeune que Mademoiselle de Tours — est représenté assis sur un carreau, caressant de la main droite un caniche perché sur ses genoux. Bien qu'il s'agisse encore d'une enfant représentée vêtue d'une simple chemise, chaque détail indique qu'elle appartient à une famille aristocratique de premier plan, comme en témoignent le raffinement de la pantoufle à boucle dorée ou la finesse des broderies ornant le col et les manches de sa chemise. Le détail présenté ci-dessous nous permet d'apprécier à la fois les traits arrondis de son visage et la grande vivacité de sa main, peinte en léger raccourci.
Le décor de fond, composé de colonnes de porphyre et de draperies, est à la fois très solennel et assez sobre, à l’instar de celui que l’on retrouve dans les autres portraits connus de l’artiste. Le porphyre des colonnes — une pierre qui, dans l'Antiquité, était réservée à la décoration des monuments impériaux — indique qu'il s'agit d'une jeune fille de haut rang.
La représentation de sa chevelure et de ses boucles assez caractéristiques est assez similaire à celle que l'on voit sur le portrait de la reine Charlotte-Amalie peint par Jacques d’Agar en 1690. Curieusement, elle est représentée en compagnie du nain de cour appelé Elsgen (11e photo de la galerie).
3. Identification proposée du modèle
Les collections publiques danoises conservent un exemple rare de l’œuvre de l’artiste datant de son séjour à Londres, représentant une femme d’origine française : Louise-Renée de Kerouaille, duchesse de Portsmouth, maîtresse officielle du roi Charles II d’Angleterre. Elle est représentée assise, les pieds posés sur un carreau dont le pompon ressemble beaucoup à celui de notre tableau.
Il semble très probable qu'à son arrivée à Londres, d'Agar ait cherché refuge auprès de ses compatriotes et ait ainsi obtenu une commande de portrait de la part de celle qui était alors l'une des femmes les plus puissantes du royaume. Le fait que ce tableau ait été acquis en Angleterre, sa ressemblance frappante avec des portraits réalisés à la même époque pour la cour de France, ainsi que la grande qualité de son exécution nous amènent à penser qu’il a peut-être également été peint au cours de ce bref séjour à Londres.
Comme le roi Charles II n'avait pas de descendance légitime, on serait tenté de chercher le modèle parmi les proches de la duchesse de Portsmouth. Elle n'eut qu'un seul fils de Charles II (Charles Lennox, premier duc de Richmond), mais sa sœur Henrietta, qui avait épousé Philip Herbert (septième comte de Pembroke et quatrième comte de Montgomery), eut une fille unique, Charlotte, née en 1676. Elle épousa Thomas Windsor, premier vicomte Windsor de Blackcastle, lors de son deuxième mariage, le 28 août 1706, et mourut en 1733. Il semble raisonnable de supposer qu'elle pourrait être le sujet de notre portrait, puisqu'elle n'avait qu'entre 6 ans (en 1682) et 8 ans (en 1684) lors du séjour du peintre à Londres.
Le seul portrait d'elle que nous ayons trouvé est un tableau du XIXe siècle, probablement inspiré d'un portrait aujourd'hui disparu, sur lequel elle est représentée alors qu'elle avait une vingtaine d'années (12e photo de la galerie). Si l'on adhère à cette interprétation iconographique, il est intéressant de noter que les deux couleurs de sa robe — le bleu et le rouge — sont celles du blason divisé en deux parties des comtes de Pembroke, tel qu'il apparaît sur le portrait de Lady Charlotte Herbert.
4. Encadrement et restauration
Ce tableau provient d'une collection privée anglaise. Cette provenance explique son cadre : un cadre anglais en bois sculpté et doré, de style Louis XV (datant probablement de la fin du XIXe siècle). Il est probable que le tableau ait été retendu au moment de son encadrement : la toile d'origine aurait alors été découpée aux dimensions du châssis, puis collée sur une nouvelle toile tendue sur un nouveau châssis.