Les premières décennies du XXIe siècle ont marqué la période de reconfiguration de "l'ordre mondial", selon Pedro Pablo Gómez1, en trois options : "la réoccidentalisation, la déoccidentalisation et l'option décoloniale". La pratique artistique d'Eddy Firmin suit une trajectoire qui va de la décolonisation de la connaissance et de la théorie esthétique à l'option décoloniale ou à la décolonialité esthétique. Le fondement de cette approche repose sur le " Gwoka " (pratique de l'art et de la connaissance propre aux îles de la Guadeloupe), une pratique artistique globale de résistance qui s'inscrit dans une épistémologie caribéenne. Le travail d'Eddy Firmin est une pratique complexe et hétérogène qui englobe la peinture, la sculpture, la vidéo, l'installation, la poésie et la performance, interrogeant ainsi les moyens de réinscrire une recherche visuelle en filiation avec un patrimoine immatériel. Les questions fondamentales qui sous-tendent sa démarche sont notamment de savoir comment les modalités de production du savoir dans les pays colonisés aliènent l'imaginaire et comment restaurer une manière d'être au monde. Guidé par une quête identitaire, exilé au Québec, Firmin en adepte de l'épistémologie des frontières ou de la pensée des frontières combine ses deux héritages ou sa double conscience et affirme une praxis qui lie l'art et la vie, l'art et le savoir intelligible, l'art et la transmission, l'art et la résistance. Ce faisant, Firmin inaugure une nouvelle manière d'exister, d'expérimenter et de produire des connaissances sur le monde. La méthode bossale qu'il introduit est pour lui un processus d'excavation de la logique de la remédiation séculaire.
Firmin s'attache à déployer un récit personnel en lien avec l'imaginaire collectif ancestral, et intègre dans ses œuvres les signes d'un alphabet inventé. Ces signes qui désignent ses œuvres sont pour lui un moyen d'échapper en partie à la colonialité du savoir et à la domination coloniale.
Depuis des années, Firmin explore l'identité à travers l'autoportrait. Il a donc recours à un imaginaire marqué par le rapport au corps. Le corps, à part entière, est un lieu de connaissance, mais aussi d'exploration. Ses "Self-Portraits" sont une façon d'aborder la connaissance, la politique de la connaissance. La corpo-politique de la connaissance : danse, contes, chants, musique. En fait, la pensée collective et la mise en relation de deux politiques de la connaissance imprègnent l'ensemble de son œuvre. En tant qu'activiste, il remet en question le rôle de l'artiste. Son combat épistémologique s'incarne dans la sculpture, et donne ainsi une matérialité à sa pensée. Hybride, le travail de Firmin combine des pratiques plurielles, des matériaux divers, qui circulent entre deux références culturelles. Ces univers sont donc tous liés par une stratégie de réécriture de l'histoire, pour faire découvrir un monde multipolaire et interculturel. Rendre visible d'autres histoires et généalogies culturelles, qui malgré l'esclavage et la colonisation sont encore bien vivantes, anime Eddy Firmin.
1. L'un des principaux instigateurs du concept d'esthétique décoloniale, artiste, professeur et directeur du groupe de recherche interdisciplinaire Poesis XXI à la Higher Academy of Art de Bogota, en Colombie, et rédacteur en chef de la revue Calle 14 : revista de investigacion en el campo del arte.